Sécuriser les flux des produits de santé par une évolution des métiers

Jeudi 12 janvier 2012 s’est tenu le premier colloque organisé par LOGSanté, (ex-Chambre Syndicale Nationale des Dépositaires de Produits Pharmaceutiques – CSNDPP), sur le thème de la sécurisation des flux des produits de santé. Pour rappel, le dépositaire pharmaceutique s’entend comme l’entreprise se livrant, d’ordre et pour le compte d’un ou plusieurs exploitants, fabricants ou importateurs  de médicaments et produits de santé, au stockage de ces médicaments, produits, objets ou articles dont elle n’est pas propriétaire, en vue de leur distribution en gros et en l’état.

Forte d’une participation d’une centaine de personnes du monde de la santé, cette matinée, organisée en deux tables rondes, a permis de constater une évolution de certains métiers de notre système de santé, évolution encadrée avant tout par la nécessité d’assurer la sécurité sanitaire.

Dépositaire pharmaceutique : évoluer pour l’efficience économique de la chaîne de distribution

Pour Jean-François Fusco (Président de LOGSanté), l’évolution du métier de dépositaire pharmaceutique se présente de deux manières :

  • en terme de prestations : les nouvelles contraintes du marché, des autorités, les restructurations imposées ont, ces vingt dernières années, façonné le métier tel qu’il est aujourd’hui. Les statuts sont différents : certains dépositaires sont aussi des établissements pharmaceutiques de fabrication limitée au conditionnement extérieur, certains sont importateurs, libérateurs, d’autres ont un statut pharmaceutique d’exploitant
  • en termes d’étendue de secteur couvert : les dispositifs médicaux, les produits de diététique spécialisée pour la nutrition clinique, la dermo-cosmétique font maintenant partie du champ matériel couvert par les dépositaires pharmaceutiques.

Véritable logisticien de la santé, le dépositaire modélise des solutions conformes aux législations (code de la santé publique, code de la sécurité sociale, code des transports, code de l’environnement), dont l’efficience en fait un acteur économique incontournable. Pour Marc Bertrand (Directeur Général des opérations santé de GEODIS), cette efficacité économique provient de la mutualisation des besoins des entreprises du médicament, ce qui évite à chacun d’investir dans des entrepôts, des systèmes d’informations, des moyens humains, etc.

André Tanti (Vice-président du Comité Economique des Produits de Santé en charge des dispositifs médicaux) souligne que le CEPS  été amené progressivement à s’intéresser à la distribution. L’Etat aujourd’hui est obligé de travailler sur la totalité de la chaîne des produits de santé « parce que les budgets ne sont plus ce qu’ils étaient, et parce que l’efficience économique est recherchée ». Tout ce qui peut intervenir dans la constitution du prix, dont la distribution, est donc aujourd’hui naturellement pris en compte. Les gains sur la logistique permettront des gains sur les remboursements des différentes prestations.

Olivier Mariotte (Président de nile) rappelle que les dépositaires, agissant d’ordres et pour le compte des entreprises du médicament et du dispositif médical sont des prestataires de service de celles-ci. Leur intervention n’influe donc pas dans la détermination du prix public de vente. Elle est à coût nul pour les comptes sociaux.

De nouveaux besoins justifiant une nouvelle dynamique
 
Pour Bernard Gustin (Chef de Service du pôle Pharmacie du CHR Metz-Thionville), le stockage des produits de santé dans, ou à proximité des hôpitaux, est une vraie problématique. Deux rapports ne font que confirmer l’existence de cette difficulté : le rapport de la Cour des Comptes de 2002 sur les achats hospitaliers, et le rapport de l’IGAS de 2011 sur le circuit du médicament à l’hôpital. Ces deux rapports recommandent un regroupement, une mutualisation des achats (en 2010, 340 groupements d’achats sous diverses formes), ainsi qu’une modernisation des approvisionnements et de la gestion des stocks. Mais dans ce domaine, l’évolution est peu visible et une réflexion doit avoir lieu.

Selon le rapport de l’IGAS (2011), il est essentiel de recentrer le pharmacien hospitalier sur son métier d’expert en médicament (aide à la prescription, pharmacologie clinique, pharmacotechnie,…). Une évolution est possible dans ce domaine si les équipes sont soulagées de certaines tâches logistiques. Les dépositaires pourraient offrir une solution efficiente aux Pharmacies à Usage Intérieures (PUI) et aux Groupements de Coopération Sanitaire (GCS). Un certain nombre de fonctions pourraient leur être sous-traitées sous contrôle absolu du pharmacien hospitalier, qu’il s’agisse de logistique ou d’approvisionnement. Le circuit du médicament à l’hôpital a donc besoin d’une version renouvelée des métiers. Bernard Gustin se dit ainsi de « ceux qui militent » pour une évolution des statuts et de la règlementation des PUI, afin de leur permettre d’établir des appels d’offre auprès des dépositaires, et ainsi de challenger l’efficience des GCS pouvant être proposés.

L’impératif de l’international

 « Pendant une quinzaine d’années, les choses ont peu évolué ». Pour Marc Bertrand, on assiste depuis quelques temps à un changement, à une évolution des acteurs de santé. Il y a 15 ans, les dépositaires étaient des entreprises plutôt régionales et franco-françaises, elles sont aujourd’hui quasiment toutes des filiales de transporteurs, de logisticiens européens ou mondiaux (GEODIS, UPS, etc.). Des filiales de grossistes-répartiteurs se sont également intéressées au métier de dépositaire, comme moyen de diversification d’un métier jugé difficile. Aujourd’hui, si quelques sociétés sont encore indépendantes, le métier a beaucoup changé.

Christian Lajoux (Président du LEEM et de la FEFIS), pose le constat : « au sein de la chaîne du médicament, la phase de distribution devient réellement très stratégique ». Il ne s’agit plus uniquement de logistique, de distribution. Il faut  également gérer des flux d’informations essentiels pour les industriels. Ces derniers doivent aujourd’hui faire face à une double contrainte :

  • une révolution scientifique et technologique qui entraîne une révolution des modèles de recherche, de production, et aujourd’hui des modèles de distribution. Ces progrès technologiques s’appliquent aussi aux dépositaires (précision, capacité de réactivité, etc.)
  • une pression économique forte, qui détruit les marges de l’industriel, et le fait légitimement se poser la question de son retour sur investissement.

Les entreprises du médicament sont donc en pleine évolution, même si, entre les différentes structures, il n’y a ni le même rythme ni les mêmes enjeux. La distribution doit entrer dans la logique de ces changements, radicaux et profonds. Enfin, de moins en moins de décisions sont prises au niveau national, et c’est un mouvement que doit suivre la distribution si elle ne veut pas être déconnectée. Plus que jamais le dialogue est donc de mise, « mais un dialogue dans une dimension stratégique ».

Stéphane Baudry (Président d’Eurotranspharma) partage cette analyse. Aujourd’hui, le transport de produits pharmaceutiques est en train d’évoluer. « Pour une fois, précise-t-il, la réglementation arrive plutôt en avance par rapport à la réalité ». Les nouvelles Bonnes Pratiques de Distribution européenne emmènent le marché vers sa professionnalisation. Il n’y a plus de distributeurs sur chaque pays, mais des Centres de Distribution Européens (EDC), distribuant leurs produits sur les pays limitrophes, dans un rayon d’action suffisamment proche pour pouvoir effectuer une livraison efficace. Le centre de décision est fait de plus en plus en business unit et non plus par pays. Une « massification des transports par canaux de distribution » est donc en train de se créer.

Jean-François Fusco (Président de LOGSanté) ne fait que confirmer cet impératif d’internationalisation. Pour ces raisons, EALTH (European Association for Logistic and Transport in Healthcare)  syndicat européen des dépositaires pharmaceutiques a été créé en 2011. Il est présent dans 23 pays de l’Union Européenne. C’est aujourd’hui une « dynamique obligatoire dans notre profession,  qui constituera également un élément de dialogue indispensable ».

La traçabilité, pivot de la sécurité sanitaire et clef de voûte de ces évolutions

La question de la sécurité sanitaire est au cœur des préoccupations même si la spécificité du marché français fait que « nous sommes aujourd’hui préservés du fléau de la falsification du médicament, à l’inverse de l’Angleterre, où 5% des médicaments sont falsifiés » rappelle Olivier Mariotte.

Pour Gilles Bonnefond (Président de l’Union des Syndicats de Pharmaciens d’Officine – USPO), la sécurité étant un sujet éminemment prioritaire, chaque acteur doit prendre ses responsabilités dans la traçabilité. Personne, dans la chaîne du médicament, ne peut s’exonérer de ce travail de traçabilité, en entrée comme en sortie. « Toutes les transactions faîtes en amont de l’acte de dispensation doivent être  traçables, lisibles, opposables, tout autre schéma ne peut qu’être déviant ». A la question, le dépositaire peut-il remplacer le grossiste-répartiteur, Gilles Bonnefond répond que l’approvisionnement doit demeurer pluriel, pour que la concurrence puisse optimiser les possibilités d’achats des pharmaciens, dans une situation économique telle qu’ils doivent trouver des gains de productivité. Les dépositaires ont un rôle primordial à jouer car les achats directs sont indispensables à l’économie de l’officine et en sont un élément stabilisateur. Les métiers de chacun évoluent dans un monde du médicament qui évolue, mais ces changements ne doivent pas se faire au détriment de la sécurité. Dans ce même but, il faut développer les partenariats. Les relations de l’officine avec l’industrie doivent évoluer pour augmenter la sécurité sur le médicament en termes de confiance et d’image vis-à-vis des patients. Les partenariats fabricants/accompagnement du patient, comme les couples médecin/pharmacien doivent être renforcés, aidés par l’industrie pharmaceutique et par des systèmes d’information. Au-delà de la loi de sécurité sanitaire, il faut « rétablir la confiance avec les prescripteurs, les dispensateurs, les fabricants, et l’ensemble des intermédiaires ».

Devant un « maccarthysme qui s’exerce face aux industries du médicament », Christian Lajoux affiche une véritable inquiétude. Certes c’est une industrie du risque, mais elle fonctionne en toute transparence, même si elle agit aussi dans une logique économique, qui ne peut être méprisée. Dans la chaîne du médicament, « sécurité du patient, progrès thérapeutique et sécurité de la distribution » sont les maîtres mots qui en aucun cas ne peuvent être écartés.

En conclusion de cette matinée, Jean-François Fusco rappelle qu’en France, les dépenses de santé correspondent à 12% du PIB. Si la démarche d’efficience économique est essentielle, le développement des savoirs faire des logisticiens de santé l’est tout autant. « Développer l’attractivité de la France, c’est aussi augmenter son PIB, puisque lorsque s’offre un choix pour implanter une usine, le barycentre de délais s’accompagne nécessairement du barycentre d’approvisionnement ». Une « démarche citoyenne » !